Le droit civil suisse en deuil

Ancien recteur de l’Université de Fribourg, Paul-Henri Steinauer est décédé à 72 ans

Paul-Henri Steinauer était l’un des rares juristes francophones dont l’autorité était reconnue à l’échelle nationale.

Université Avec la disparition de Paul-Henri Steinauer, mort jeudi dernier à l’âge de 72 ans des suites d’une courte maladie, la Suisse a perdu l’un de ses plus éminents juristes. Recteur de l’Université de Fribourg entre 1995 et 2003, cet expert unanimement reconnu du droit civil a marqué plusieurs générations d’étudiants et de professionnels du droit. Docteur honoris causa de l’Université de Lucerne depuis 2015, il a également été distingué, voilà trois ans, par le réseau de notaires swisNot (représenté dans une douzaine de cantons) pour son importante contribution au développement et à l’application du droit civil suisse.

Nommé professeur à l’Université de Fribourg en 1977, Paul-Henri Steinauer y a enseigné jusqu’à sa retraite en 2018 tout en dispensant son savoir en qualité de professeur invité aux Universités de Genève et Lausanne, ainsi qu’à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Son précis en trois volumes sur les droits réels, régulièrement réédité, est une référence absolue pour tous les praticiens romands du droit. Son expertise est incontestée sur l’ensemble du territoire helvétique: lorsqu’il est question de droit des successions ou de droits réels, la référence s’appelle Steinauer des deux côtés de la Sarine. «Il est l’un des rares juristes francophones dont l’autorité était reconnue à l’échelle nationale», rappelle le professeur de droit public Jacques Dubey en rendant hommage à un pédagogue d’une grande rigueur morale.

Termes simples et clairs

Président de l’Association fribourgeoise des notaires, Michel Mooser salue un personnage extraordinaire par ses compétences et la profondeur de son esprit. «J’ai eu la chance et l’honneur d’avoir été son assistant à l’Université de Fribourg entre 1982 et 1985, puis son chargé de cours dès 1991, se souvient-il. J’ai obtenu mon doctorat sous sa direction en 1997 avant d’être nommé professeur en 2004. J’ai travaillé à son service sans discontinuer jusqu’à très récemment: il y a quelques semaines, nous préparions encore les Journées de droit successoral, prévues en septembre.»

D’après Michel Mooser, Paul-Henri Steinauer «est parvenu à mettre de l’ordre dans des domaines très complexes. Il avait une capacité phénoménale à comprendre les sujets ardus et à les retranscrire en termes simples et clairs. Son expertise couvrait la totalité du Code civil.»

Le professeur émérite Pierre Tercier, président honoraire de la Cour internationale d’arbitrage à Paris, salue quant à lui «un collègue merveilleux, avec lequel j’ai travaillé en tandem durant 35 ans». A la Faculté de droit, les deux hommes avaient succédé au professeur Henri Deschenaux. «Paul-Henri Steinauer était un homme d’une grande intégrité et d’une rigueur extraordinaire. Un personnage hors du commun, tant par sa clarté et son dévouement que par sa modestie.»

Pédagogue apprécié

En tant que vice-recteur, puis recteur, le professeur Steinauer a défendu l’alma mater fribourgeoise à un moment charnière de son existence. Notamment lors de l’élaboration de la loi cantonale de 1997 sur l’université. «Il l’a fait dans son style, sans brusquerie et avec beaucoup de courage et de rigueur», apprécie Pierre Tercier.

Dans sa fonction d’enseignant, Paul-Henri Steinauer a également marqué les esprits. «Il a toujours veillé à structurer et à préparer ses cours de manière à les rendre accessibles au plus grand nombre, apprécie Michel Mooser. Ses qualités de pédagogue étaient hors du commun. Il avait aussi un humour très fin, sans la moindre méchanceté. En tant qu’étudiants, nous étions littéralement suspendus à ses lèvres. Après l’avoir écouté, nous avions l’impression d’être plus intelligents.»

Il n’en restait pas moins humble, disponible et d’une grande bienveillance, ajoute le notaire installé à Bulle. «Loin d’être enfermé dans une tour d’ivoire, il était toujours soucieux de répondre aux questions concrètes qui préoccupent les gens.»

Jacques Dubey se souvient que le professeur Steinauer aimait à répéter que nous étions des nains juchés sur les épaules de géants. «Lui, c’était notre géant.»